Potosi, véritable Eldorado ?

Après l’exploration du Sud du pays avec Uyuni et la province de Sud Lipez, nous remontons vers le centre de la Bolivie en direction de Potosi, la plus haute ville du monde dépassant les centaines de milliers d’habitants. La route est magique et ne cesse de faire apparaître des peintures pour nous accompagner durant le trajet. Cette ville sera pour nous une étape marquante dans la découverte du pays.

mappotosi

Potosi nous aura fait voyagé à la fois dans l’histoire du monde avec son passé grandiose et tragique. Mais aussi dans un présent un peu plus sombre avec ses mineurs jouant leurs vies en espérant trouver l’ultime filon qui les rendra riches. En arrivant dans cette ville au milieu de nulle part à 4000 mètres, je me demande rapidement comment Potosi a pu naître au 16e siècle. Cette question qui me taraudera tout le long de notre séjour sera le fil conducteur pour cet article qui je m’excuse d’avance, sera un peu long.

Pour illustrer les propos voici la vidéo sur Potosi :

Musique – Anthony Hamilton – Ain’t no shame

Lors de la conquête espagnole, les conquistadors sont tout d’abord arrivés au Mexique. C’est ici qu’ils ont entendu pour la première fois la légende de l’Eldorado. On racontait que des richesses incommensurables se situaient dans des terres un peu plus au sud. En arrivant en Bolivie, ils y ont rencontré les Incas et notamment leurs magnifiques parures et ornements en or et argent. Pour les espagnols, ces métaux ne servaient pas à la décoration mais étaient la base de toute l’économie de l’époque pour fabriquer la monnaie. Potosi Cerro RicoLa négociation fût aisée et ils ont pu obtenir le nom de la provenance de ces métaux : Porco.  A partir de ce premier gisement situé dans les hauts plateaux du pays ils ont découvert une autre montagne que les locaux appelaient Potosi. La légende raconte que les indigènes ayant découvert ce gisement ont abandonné rapidement ce lieu car ils ont entendu au sein de la montagne un grondement énorme leur demandant de quitter les lieux, que ces richesses n’étaient pas pour eux. Le nom Potosi est ainsi né car il signifie tonerre en Quechua et pour information il se prononce « Peutotchi ». Les espagnols ont ainsi découvert en 1545 leur Eldorado et ont baptisé la montagne Cerro Rico. Ils y ont bâti le plus gros site industriel du 16e siècle et créé l’une des villes les plus peuplées au monde de l’époque, devant Londres et ses 120 000 habitants.

Pour y extraire les milliers de tonnes d’argent, ils ont tout d’abord utilisé leurs esclaves du continent noir. Mine Cerro RicoMais les conditions extrêmes à ces 4500 mètres d’altitude ont eu raison de leur santé et les espagnols ont traité avec les Incas afin d’obtenir de la main d’oeuvre locale. Durant les 3 siècles d’exploitation, 8 millions de personnes ont perdu la vie dans ces mines, c’est-à-dire 90 par jour ! Surtout liés aux intoxications par le mercure et les nombreux éboulements dans les mines. Mais aussi des émanations des 6500 fours qui brûlaient aux alentours de la ville pour traiter les minerais. Une rébellion a tout de même eu lieu pour lutter contre le joug espagnol. Mais celle-ci a rapidement pris fin suite à l’écartèlement du leader, de l’envoi de ses membres dans les différentes villes alentours et de l’anéantissement de sa descendance sur 4 générations. De quoi dissuader les autres non ?

Lors de notre visite de la Moneda, l’usine de l’époque frappant les pièces, nous avons été abasourdis par la tenue des premiers mineurs. De simples peaux pour protéger les articulations et une sorte de support à la taille afin de tenir la bougie… Pour accroître la cadence d’extraction les colons ont eu plusieurs idées. Ils ont autorisé la consommation de coca pour pallier à la faim et à la fatigue. L’église qui condamnait son utilisation en premier lieu à plutôt choisi par la suite de la taxer. Ils ont créé aussi un alcool à 96° et tout un rituel pour attirer la chance lorsqu’on le consomme. Ils ont également installé un dieu diabolique dans la mine pour instaurer une oppression mentale sur les mineurs.

extrait de notre préparation à l’exploration de la mine :

Je plaisante un peu avec Florian en nous rappelant la visite de la mine du Nord de Lewarde et de son faux ascenseur qui nous faisait croire que nous descendrions à 500 mètres sous terre. Cette mine est fermée depuis des dizaines d’années en France, on se demande si les conditions de cette mine de Potosi seront celles qui nous avaient été présentées dans le musée. Tout d’abord nous partons nous équiper. Ici pas de chambre des pendus pour entreposer les vêtements mais on nous donne une sorte de veste de mécanicien bien propre et une bonne frontale. Je m’étonne que nous soyons chaussés uniquement de bottes mais bon on verra bien. Mineur PotosiOn suit ensuite Pablo, ancien mineur reconverti en guide, en ville vers le quartier de la coopérative. On apprend qu’après avoir été nationalisée par le pays, la mine fût ensuite revendue. Une coopérative a racheté des parts et chaque mineur doit se fournir dans ses magasins pour s’équiper Nous achetons différents produits que nous transmettrons aux mineurs que nous croiserons pour les remercier et les excuser de notre gêne si je comprends bien. Il paraît que nous allons apercevoir environ 400 mineurs là où notre guide nous emmène. On achète donc plusieurs boissons gazeuses, quelques sachets de coca que nous allégeons un peu pour notre consommation personnelle et un bâton de dynamite ! Dernier passage obligatoire avant d’aller à la mine, nous devons boire un shot de cet alcool à 96°. Le rituel consiste à verser quelques gouttes sur le sol en exauçant à chaque fois un vœux afin d’avaler le verre d’une traite. Pour ma part je souhaite le bonheur, l’amour, l’amitié et la santé. Allez cul sec ! On part ensuite vers le quartier traitant les minerais pour extraire les métaux précieux. Aujourd’hui on ne récupère plus beaucoup d’argent mais surtout d’autres métaux comme le zinc ou le cuivre qui étaient considérés il y a quelques siècles comme des déchets. Durant cette dernière année, le cours des matières a chuté fortement et des 80 000 mineurs il n’en reste plus que 15 000. Faisons-nous partie des derniers mineurs qui fouleront cette mine ?

Potosi El Torre Compana JesusA son apogée, l’argent coulait littéralement à flot dans la ville de Potosi. Au point que pour une fête religieuse en 1658, plusieurs rues ont remplacé leurs pavés par ce métal précieux. En parcourant la ville aujourd’hui on apprécie l’architecture de ses vieux bâtiments majestueux. Des balcons façonnés en bois ornent les bâtisses dont les couleurs peuvent être jaunes ou bleues. On remarque aussi l’importance de l’évangélisation avec la quantité d’églises qui parsèment la ville. La vue depuis la magnifique Torre de la Compana de Jesus donne un bon aperçu du centre historique de la ville.

L’Espagne était tellement riche qu’elle importait tout de ses voisins européens et dépensait sans compter. Cela aurait d’ailleurs entraîné son déclin par la suite car elle aurait raté son développement industriel. Potosi était le fournisseur mondial de pièces dans le monde. Les machines pour travailler le métal étaient fabriquées en Argentine à Buenos Aires puis importées en 10 mois à Potosi. Au départ sur une cadence de 6000 pièces par jour puis les évolutions techniques avec les mules, les moulins à vent, la vapeurs et l’électricité ont permis d’atteindre les millions de pièces par jour. Sur chacune des pièces un symbole indique la provenance de Potosi. Le symbole est une superposition des lettres PTSI. D’ailleurs avec le temps seules certaines lettres sont restées, le S et le I. Ça ne vous rappelle rien ? Mais si c’est notre fameux dollar $ qui est utilisé dans plusieurs monnaies dans le monde !

extrait de l’exploration de la mine :

Mine Cerro RicoDeux gamins pénètrent en courant dans la mine en poussant un wagon. Faites attention à vos pieds nous dit notre guide en guise d’instruction de sécurité et nous entrons à notre tour dans la montagne. Le tunnel doit faire environ 2 mètres de diamètre et nous avançons au pas de course le long des rails. J’avance courbé dans la galerie en éclairant de ma frontale la silhouette devant moi. Je croise sur ma droite une petite caverne avec un autel. Les mineurs y font une prière en entrant dans la mine afin de s’attirer sécurité et richesse. A gauche, vite, nous crie notre guide ! A peine agglutinés dans le renfoncement des wagons arrivent en trombe chargés de minerais. On comprend que notre sécurité dépendra aussi de notre propre vigilance. Impossible d’arrêter ces wagons de 2 tonnes et nos bottes font pâles figures pour nous protéger. L’atmosphère se fait un peu plus oppressante et l’air plus pesant. Je remonte mon bandana pour filtrer un peu la poussière même si cela me gêne dans la respiration. Nous bifurquons à gauche dans une galerie plus calme. Notre guide s’arrête devant un goulot d’extraction de minerais et semble s’adresser à des personnes un peu plus haut. Nous avons de la chance nous dit-il. Deux frères sont en train de poser des explosifs au-dessus de nous et nous allons pouvoir y aller si nous le souhaitons. J’adresse un dernier signe à la gang et je me faufile dans le goulot à la suite de mon guide. Mes mains cherchent des prises mais ne trouvent que de la poussière. Je baisse la tête le temps que la pluie de gravats provoquée par le guide cesse de tomber. Echelle mine potosiJ’arrive à me redresser et m’arrête quelques instants afin de récupérer car l’oxygène se fait rare. Un mur se dresse devant moi et je me demande s’il y aura encore de l’air si je m’enfonce un peu plus loin. Je me hisse lentement mais ces bottes me donnent de piètre appuis. Je me penche en arrière pour que mon dos atteigne la paroi et renforce mon équilibre. Une main se présente devant moi que j’agrippe prestement avant de glisser. Ouf ici l’air est légèrement plus frais, je peux récupérer un peu le temps que les autres arrivent. Du trou qui se situe 3 mètres plus haut, les deux frères nous descendent une échelle. Une fois franchie je rejoins le « centre des opérations ». Le guide retire son casque et m’éclaire le plafond de sa frontale. Plusieurs trous ont été creusés le long de la ligne argentée de minerais. Au total, 6 explosifs ont été posés. Une fois la mise en feu enclenchée, les frangins auront 5 minutes pour redescendre à l’abris une dizaine de mètres un peu plus bas. Nous attendons sagement un peu plus loin. Un premier bruit sourd se fait entendre suivit d’autres explosions. De ses doigts notre guide compte. 1, 2, 3, 4, 5, 6, c’est bon ils ont tous explosé. C’est pourquoi il ne faut pas attendre trop loin afin de s’assurer qu’il n’en reste pas. Sinon il faudrait patienter 24h pour éviter tout problème. Il nous indique d’ailleurs que c’est l’un des principaux risque. Aujourd’hui encore il y aurait 10 morts par mois liés à des accidents. Les frangins quant à eux devront attendre encore deux heures avant de pouvoir retourner dans la galerie le temps que les gaz toxiques se dissipent un peu. Nous poursuivons notre chemin dans ce véritable gruyère. En effet, depuis la fin de la nationalisation c’est un peu l’anarchie et chacun creuse selon ses envies. Parfois certains avancent vers le haut et atteignent un autre groupe de mineur qui creusaient au-dessus d’eux. Durant leurs journées de 8-10 heures les mineurs consomment uniquement de la coca. Environ 800 feuilles dans la journée ! Ils évitent de manger notamment pour ne pas ingérer de poussière et engendrer de maladies dans le système digestif. Dernière pause pour nous, on s’arrête près de l’autel du dieu El Tio de la mine. Ce dieu a plutôt l’air d’un démon avec sa couleur rouge, ses cornes et sa longue verge tendue vers le haut. Sa femme Pachamama nous entoure, elle représente la terre, la montagne. C’est d’ailleurs pour éviter sa jalousie que les femmes sont interdites dans la mine. Des offrandes sont offertes régulièrement, notamment le premier et dernier vendredi de chaque mois. On retrouve ainsi dans ce lieu de la coca, de l’alcool et des cigarettes. L’idée est de favoriser les rapports entre ces deux dieux pour qu’ils fertilisent la montagne de minerais. Après une dernière course de dix minutes dans les galeries nous apercevons enfin une lumière au bout du tunnel. Ce n’est pas l’au-delà mais l’appel de la vie et du jour. Nos yeux ont peine à s’ouvrir mais qu’il est bon de retrouver ce soleil et ces belles couleurs !

Aujourd’hui, le gisement s’est tari et dire qu’au début cette montagne seule contenait trois fois plus d’argent que l’Europe toute entière. Depuis plusieurs dizaines d’années la Moneda ne fabrique plus de pièces en raison de la corruption dans le pays. Les billets boliviens seraient même créés en France. Malgré cela, la mine reste toujours le choix par défaut pour les jeunes. Ils ne peuvent pas toujours quitter la ville ou subvenir au besoin de leur famille notamment dans le cas où un aîné aurait perdu la vie dans la mine. Étrange pour nous qui voyageons selon nos envies depuis plusieurs mois, sacré luxe…

9 Commentaires

  1. AMCarlier dit : Répondre

    Ce résumé conforte l’état d’esprit qui a été le votre en décidant cette visite, loin du voyeurisme et bien une « étape marquante »de votre périple. Vous avez suscité la curiosité d’une petite-fille de mineur d’où quelques questions à Caribou et Flûte de Pan.
    Pouvez-vous compléter votre témoignage en nous expliquant comment fonctionne la vente des minerais extraits ? Les mineurs sont-ils salariés d’une compagnie minière ?
    Combien gagnent-ils, en comparaison du salaire moyen bolivien ? Pour accepter de telles conditions, il doit y avoir un intérêt financier ?
    Souffrent-ils aussi de la silicose (altitude, oxygène, coca et poussière …. conditions inhumaines) ?
    Merci pour cette publication et pour la référence historique.

    1. Caribou et flûte de Pan dit : Répondre

      Merci pour vos questions, je vais tenter d’y répondre au mieux. Les conditions m’ont semblé plus « clémentes » que ce qui m’avait été présenté dans les mines du Nord. Ici les hommes ne sont pas noirs de charbons mais ont un peu gris de poussière sur leurs visages et tenues. Etant en altitude la température n’est pas de 30-40 degrés, nous avons plutôt ressenti du 10-20 degrés. L’altitude n’est pas un problème pour ces natifs. De plus la coca est là pour favoriser l’assimilation d’oxygène dans le sang. Chose étonnante la mine est plutôt calme. Je me souviens du bruit assourdissant du marteau piqueur dans la mine de Lewarde, ici les mineurs travaillent majoritairement à l’explosif de ce que nous avons vu et les bruits sont très lointains et sourds. Comme indiqué dans l’article il y a moins de mineurs aujourd’hui, les galeries ne sont pas aussi surpeuplées qu’à l’époque. On ne trouve pas non plus de chevaux de trait au fond des mines, ce sont les hommes qui poussent à toute vitesse les chariots. Les mineurs travaillent 8 à 10 heures par jours et prennent souvent leur samedi après-midi et dimanche pour se reposer. Ils ont exclusivement des bandanas pour se protéger de la poussière et des gaz mais on en a vu quelques uns avec des masques plus sophistiqués.
      Les mineurs peuvent travailler en petit groupe pour chercher uniquement de la qualité,comme les deux frangins dans l’article. D’autres s’associent en plus grand groupe pour extraire massivement de la roche et trier plus tard. Dans ces grands groupes il y a un roulement entre les tâches. Les plus jeunes sont souvent en charge de pousser les chariots, d’autres ont mission de charger le minerai ou d’autres encore en charge de s’enfoncer dans les goulots pour poser les explosifs. Un groupe peut procéder jusqu’à 80 explosions par jour ! Au niveau du salaire notre guide nous a indiqué qu’en moyenne un mineur gagne 1800 bolivianos par mois, soit environ 250 euros. Cela dépend bien sûr du cours des matières premières. Dans la vidéo on nous voit justement dans un de ces ateliers où les mineurs apportent leurs minerais pour le faire évaluer et traiter. Dans ce salaire le mineur aura déjà retiré environ 30% de taxes de ce que j’ai compris, pour la coopérative de mineurs et pour le gouvernement. Au final il gagne moins que le salaire moyen du pays à 430 euros. Mais comme indiqué ces mineurs ont foi à trouver le filon rare qui les rendra riche comme d’autres l’ont déjà fait dans le passé. Pour beaucoup aussi c’est le choix ultime pour leur permettre de nourrir leur famille dans la ville de Potosi.

  2. Annie dit : Répondre

    👏👏Toujours de belles photos et vidéos il fallait oserez la mine c flippant qd meme cette galerie dommage que vous n’ayez pas pu recup 💰💰.concernant l’alcool a 96 que vous avez bu avant d’entrer c comme le spiritus polonais flo connait 😜🍸😂bises à tous

    1. Caribou et flûte de Pan dit : Répondre

      Oui la mine s’est tarie on n’a pas trouvé d’or ! En tout cas je comprends pourquoi Flo n’a pas tiqué quand il a bu cet alcool à 96°, habitude de la maison 😉

  3. Bruno OYER dit : Répondre

    Quelle richesse ce blog, grâce à vous non seulement on voyage et on découvre des paysages magnifiques mais en plus on se cultive; à la fin de chaque article (passionnant et très bien écrit) on se sent un peu moins inculte. Merci!
    Avec ce reportage sur la mine, j’ai repensé à ma dernière activité qui consistait à la commercialisation du transport du minerai et du charbon pour les grands sites industriels et les centrales thermiques. Séquence nostalgie…
    Encore merci de nous faire voyager et de nous ouvrir l’esprit sur d’autres civilisations et coutumes.

  4. Pascale Oyer dit : Répondre

    Coucou, quelle aventure dans cette mine, et dans quelles conditions toutes ces personnes y travaillent en risquant leur santé et leur vie pour quelques menue monnaie. Ce rituel de boire un petit verre d’alcool à 96, il faut vraiment l’ingurgiter !!!.
    Merci à vous pour cette vidéo et ce reportage.

  5. Claire Dup dit : Répondre

    Quel article ! Et Superbe description de la mine on s’y croirait à vos côtés ! Je vous embrasse bien fort ☺️

    1. Caribou et flûte de Pan dit : Répondre

      Merci Cdup ! Content que le récit te fait voyager, je t’imagine bien avec nous à explorer la mine :).

  6. AMCarlier dit : Répondre

    Merci pour la réponse détaillée et pour votre contribution à nous faire progresser !
    L’Amérique du Sud nous réserve encore de belles découvertes.

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